
Publié par Ambre Montespan le 30 juil. 2022 · Mis à jour le 14 oct. 2026
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Avant le début de la pandémie, je n’avais qu’un seul disque : le grand Ray Charles trônait sur mon étagère IKEA rouge en prenant la poussière. Je l’avais acheté lors d’un événement auquel j’avais assisté un peu plus d’un an auparavant. Je me disais que je finirais bien par trouver un moyen de l’écouter. Puis, à la mi-août, une platine est arrivée à ma porte.
Mon collègue de Vintano, un véritable passionné d’audio, avait reculé d’horreur en apprenant que j’utilisais une paire de haut-parleurs d’ordinateur vieux de dix ans, d’une valeur de 50 $CA, pour le son de mon téléviseur. Il m’a prêté une paire de haut-parleurs Klipsch et une platine Vintano. Quatre mois plus tard, ma collection de disques, autrefois plutôt médiocre, comptait déjà 16 disques.
Je n’oublierai probablement jamais le jour où j’ai enfin retiré la pellicule de plastique de l’album de Ray Charles, en toussant dans le nuage de poussière qui s’en dégageait. Je venais de terminer le réglage de la Fluance RT80, qui était d’ailleurs très facile. Cela m’a étonné. J’avais toujours cru que l’installation d’une platine était compliquée, mais j’ai réussi à la configurer et à la faire fonctionner en 10 minutes.
La plupart des platines sont vendues avec une pointe de lecture, ou aiguille, déjà installée. Vous n’avez pas non plus besoin d’équipement stéréo spécialisé pour écouter des disques : n’importe quel ensemble de haut-parleurs fait l’affaire. Encouragé par cette simplicité et avec le manuel à portée de main, j’ai placé le disque sur l’axe. J’ai abaissé le levier de commande, approché la pointe de lecture du bord du vinyle et réglé le bouton à 33,3 tours par minute. Le disque s’est mis à tourner.
Je me souviens du toucher

Les supports physiques ne me sont pas étrangers. J’avais un Walkman Sony quand j’étais enfant. Jusqu’en 2015, je conduisais la Toyota Sienna 2004 grinçante de ma mère, équipée d’une chaîne stéréo sans Bluetooth ni entrée auxiliaire. Pour rendre mes déplacements entre la maison et le travail plus agréables, je comptais sur les quelque sept CD que j’avais gravés.
Depuis, mon rapport physique à la musique n’était plus le même. Mes doigts s’étaient habitués à toucher l’écran de mon téléphone pour parcourir ma bibliothèque numérique sur un service de diffusion en continu. Tenir un disque m’a toutefois redonné un sentiment de proximité avec la musique que je n’avais pas ressenti depuis des années.
Je me suis mis à chercher certains de mes albums préférés en vinyle, en prêtant de nouveau attention aux noms des albums, aux titres des chansons et aux artistes. Le contraste avec mes récentes habitudes d’écoute numérique est frappant : je choisissais une liste de lecture au hasard et laissais défiler une suite interminable de chansons pendant que je travaillais à la maison. C’est une façon plutôt paresseuse d’écouter de la musique, mais elle permet rapidement et facilement de couvrir les bruits ambiants et de m’aider à me concentrer quand je dois écrire.
Prendre un disque, le déposer sur la platine et devoir me lever pour le retourner à la fin de la face A me font toutefois apprécier encore plus chaque chanson. Et je ne me lasse jamais de regarder tourner un disque dont les sillons produisent un son harmonieux. Mon partenaire et moi avons même dansé un slow sur la chanson « The Christmas Song » de Zooey Deschanel, tirée de A Very She & Him Christmas. Cela nous semblait tout naturel, entourés par la lumière chaleureuse de notre petit sapin de Noël, tandis que notre chien était blotti sous deux épaisses couvertures.
C’est en partie parce que la platine exige toute mon attention. Je ne peux pas regarder la télévision pendant qu’elle fonctionne, puisque les deux appareils sont branchés aux mêmes haut-parleurs. Quand ma journée de travail est terminée et que le disque tourne, j’enlève enfin mes écouteurs. Je m’éloigne ainsi de mon bureau et je porte davantage attention à ce qui m’entoure. Contrairement à la musique diffusée en continu, celle du tourne-disque ne reste pas cachée en arrière-plan : elle passe au premier plan.
La situation comporte aussi de subtiles ironies. Nous vivons à une époque où nous devons éviter tout contact physique avec les personnes qui ne font pas partie de notre bulle de quarantaine. Je ne peux pas serrer mes parents, mon frère ou ma sœur dans mes bras. Je peux toutefois faire tourner un disque après avoir écouté « Touch » de Random Access Memories des Daft Punk ou lorsque Sinatra termine « It Was a Very Good Year ». (Ce n’en était pas une.) Une platine ne remplace aucunement la présence de mes proches, mais elle me permet, même brièvement, de penser à autre chose qu’à la pandémie.
Un passe-temps qui crée une dépendance
La dernière chose que je vais vous conseiller, c’est d’acheter un tourne-disque et une paire de haut-parleurs amplifiés, surtout en pleine pandémie et en pleine crise économique, alors que des millions d’Américains risquent l’expulsion au début de l’année. La valeur totale du matériel qu’on m’a prêté s’élève à 1 700 $CA. À cela s’ajoute le coût des disques, qui se vendent souvent autour de 30 $CA chacun.
Les haut-parleurs Klipsch expliquent en grande partie ce prix élevé. La RT80 coûte 400 $CA, ce qui est abordable pour une platine, mais ce n’est pas le modèle que les audiophiles recommanderont si vous recherchez une reproduction sonore fidèle. La qualité sonore n’explique toutefois pas pourquoi je suis autant tombé sous le charme de ce nouveau passe-temps. C’est surtout l’expérience concrète d’utiliser une platine, d’entendre le léger grésillement avant le début d’un morceau, puis de trouver et de classer des disques tout en regardant ma collection grandir dans mon meuble multimédia qui a eu l’effet le plus spectaculaire.
Quand je me suis abonné à un service de diffusion en continu, j’ai cessé d’acheter des albums. J’ajoute maintenant des artistes à ma bibliothèque plus vite que je ne peux écouter tous leurs titres. Je n’arrive plus à replacer mentalement les chansons d’un album dans le bon ordre, encore moins à me souvenir de tous les titres, comme je le faisais autrefois en écoutant sans cesse les mêmes quelques CD dans l’auto de ma mère. Je crois que c’est en partie ce qui m’empêchait de ressentir une proximité plus profonde avec les musiciens que j’aime vraiment. Cela commence à changer.
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